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Petite fille, je me suis persuadée que la minceur était signe de beauté. J’étais danseuse quand j’ai commencé à vouloir contrôler mon poids. Si j’avais pu me mettre en garde à cette époque, si une petite voix avait pu m’accompagner et m’assurer que les rondeurs font partie de la vie, que les logiciels de photos gomment sans retenue le moindre petit bourrelet, peut-être ne me serais-je pas obstinée à vouloir sembler filiforme. Je crois que notre société nous inflige une image de la féminité qui ne rend pas service aux jeunes filles. J’ai cru qu’être belle était avant tout être mince. Pourtant, avec le recul que j’ai maintenant, une femme pulpeuse me paraît bien plus attirante qu’un squelette.

Je n’ai pas saisi l’instant où je suis tombée dans la boulimie. En y repensant, je me rends compte que j’ai commencé à avoir des pulsions alimentaires très jeune. Je me réfugiais facilement sur le placard à gouter, je m’achetais des paquets de bonbons que j’engloutissais à m’en donner la nausée. J’étais encore une petite fille et j’ignorais qu’il s’agissait de pulsions alimentaires pour combler un vide. C’est bien plus tard que j’ai réalisé mon problème. J’étais étudiante, et au lieu de passer mes soirées en compagnie des jeunes de mon âge, je me réfugiais dans mon appartement pour rester seule. Je me préparais un repas restrictif, m’obstinant à ne pas faire d’excès, et inconsciemment je finissais par vider le contenu du réfrigérateur et des placards, au point de ressentir une douleur insupportable au ventre. J’étais obligée de m’allonger, incapable de me lever. Ces crises d’hyperphagie me rendaient malheureuse. Je culpabilisais et repensais à la petite fille qui rêvais de minceur et de beauté. Je me promettais que jamais plus je ne recommencerais à engloutir ainsi, en vain. Alors je compensais par des séances intensives de sport (abdos, longues marches, footing), en calculant le nombre de calories consommées à éliminer. Je me gavais de bruleurs de graisse et de laxatif. Je m’abstenais de me nourrir tant que je n’avais pas éliminé les excès, ce qui, au final, engendrait une autre crise, mon corps réclamant un apport minimum de calories. Un réel cercle vicieux : crise d’hyperphagie, compensation par l’exercice physique, repas sautés, corps en soif de s’alimenter, à nouveau crise, et ainsi de suite. Quand les crises d’hyperphagie sont devenues quotidiennes, je me suis alors mise à me faire vomir. Je me suis soudain sentie toute puissante ! Manger ne risquait plus d’impacter mon poids ! Ainsi se sont installées les crises de boulimie vomitive quotidiennes, jusqu'à plusieurs fois par jour. Parfois je passais jour et nuit à manger et vomir, sans relâche.

“Je vomissais dans des sacs-poubelle que je cachais dans l’armoire de ma chambre”

Me sentant terriblement honteuse, j’ai caché ma maladie. Personne ne savait, sauf quelques rares amis proches inquiets par ma fatigue. Je préférais m’isoler plutôt que de me lier à eux, je fuyais leur amitié, me croyant devenue un monstre. J’ai berné ma famille autant que je pouvais, pourtant ma mère a deviné qu’il se tramait quelque chose. J’ai nié en bloc, refusé ses tentatives de soutien. J’avais tellement honte de moi, perdu toute estime en moi-même, la nourriture avait pris le dessus, que j’en devenais agressive et sauvage.

Quand je passais le week-end chez mes parents, j’organisais mes crises de boulimie en cachette. J’achetais de quoi me gaver, et comme je craignais de vomir dans les toilettes pour ne pas me faire prendre à cause de l’odeur, je vomissais dans des sacs-poubelle que je cachais dans l’armoire de ma chambre avant de pouvoir m’en débarrasser. Un jour ma mère les as trouvés. Je me suis effondrée, noyée par la culpabilité, la honte, la fatigue intense, la dépression qui prenait le dessus. J’ai refusé toute conversation. Ma maman voulait m’aider, elle cherchait à me comprendre. Elle tentait de me secouer, m’affirmait que je gâchais ma vie, me rappelait que je dépensais inutilement mon argent, ce qui me révoltait encore plus. Ses propos de mère inquiète me culpabilisaient malgré son intention de protection. J’étais persuadée qu’elle ne pouvait pas comprendre, et que d’ailleurs personne ne pouvait comprendre. Je pensais être un cas à part, le seul petit bout de femme sur terre à s’infliger ça. Jamais je n’aurais imaginé que nous sommes nombreux et nombreuses à survivre à cela.

J’ai vite abandonné mes études pour commencer à travailler. J’ai d’abord fait le service dans un restaurant. J’enviais les clients. Les voir s’alimenter avec plaisir me paraissait surréaliste. Je me demandais comment il était possible de déguster une entrée, un plat et un dessert avec plaisir sans chercher à tout rendre. Parfois, les observer manger me dégoutait, mais je faisais bonne figure, toujours souriante et accueillante, serviable avec mes collègues.
J’ai ensuite été comédienne dans la compagnie « Bulles de rêve » à Nancy. Nous créions entre autres des spectacles pour petits, ce qui me permettait de m’évader et de retrouver une âme d’enfant. L’occasion de toiser la maladie, faire comme si de rien était. Me prouver à moi-même que j’étais encore vivante. Quand une représentation pointait le bout de son nez, je parvenais à contrôler mes pulsions plusieurs jours avant, histoire de me sentir « bien » et « jolie ». Les spectacles se déroulaient sans problème, mais les moments conviviaux, les après spectacles avec les organisateurs ou les échanges avec le public, s’avéraient très complexes pour moi. J’avais envie de m’enfuir, je ne pensais qu’au moment où je pourrais me soulager : engloutir pour mieux vomir.
En parallèle, j’ai commencé à enseigner la technique vocale en école de musique. Le rythme éreintant des crises de boulimies quotidiennes m’a vite handicapée. J’ai dû me faire porter pâle plus d’une fois, tellement fatiguée par les vomissements. Jamais mon employeur n’a été au courant de mes difficultés. Je feignais rhumes, gastros, où tout autre petit bobo, puis je récupérais toujours mon travail en retard. Je faisais preuve de dynamisme, très souriante et toujours bienveillante à l’égard de mes élèves.

“Je me sentais incapable de vivre auprès de quelqu’un et de me passer de boulimie. Pourtant j’en rêvais”

Avant de rencontrer mon mari, j’étais persuadé que jamais personne ne pourrait m’aimer. Je me suis même interdit d’aimer. J’ai connu quelques hommes, mais j’ai toujours précisé que je ne voulais pas de vie à deux. Je me sentais incapable de vivre auprès de quelqu’un et de me passer de boulimie. Pourtant j’en rêvais. J’enviais les gens autour de moi, amoureux et heureux.
Avant chaque rendez-vous, je jeûnais le plus possible, m’interdisant tout excès, comme si le contrôle me rendrait séduisante et sûre de moi. L’une de mes conquêtes a découvert mes troubles alimentaires. Alerté par mes cachoteries, ma fatigue, et le dessus de ma main toujours abimé à cause de mes dents lors des vomissements, il m’en a parlé. Je lui ai violemment claqué la porte au nez ! C’était comme s’il venait de me découvrir sale, répugnante, horrible. Je ne pouvais plus accepter de le voir.
La seule personne à qui j’ai confié mes maux s’avère être mon mari. J’ignore pourquoi, mais dès notre rencontre je lui ai partagé mes problèmes, sans ressentir ni honte ni dégout. Être à ses côtés m’a permis de ne plus sombrer dans la maladie. J’ai retrouvé une alimentation presque normale. Pourtant le problème n’était absolument pas réglé, mais ça je m’en suis rendu compte bien plus tard.

Ma vie d’épouse et de mère m’a permis de lever le pied sur les crises de boulimie. Malheureusement, j’ai enchaîné les dépressions. J’ai eu l’impression de n’être qu’un fantôme, une personne tentant de ressembler aux autres sans réellement savoir qui elle était vraiment.
Je suis tombée bien bas, au point de faire une tentative de suicide. Accompagnée par un psychiatre, une psychologue, et mon mari toujours à mes côtés, j’ai effectué un long travail sur moi. Au final, j’ai été diagnostiquée autiste asperger à 35 ans. Ça a été la clé pour m’en sortir. Le fait de savoir enfin le pourquoi du comment, notamment mes difficultés sociales, m’a permis de sortir de l’enfer, moi qui n’y croyais plus. À l’heure actuelle, je consulte encore régulièrement mais, ne suis plus prisonnière de l’alimentation. Je mange normalement, ne calcule plus les calories, ne fais plus de sport à outrance.
Je sais à quel point les troubles alimentaires ont empoisonné ma vie, mais je ne m’apitoie plus sur mon sort. J’ai compris que ce n’est était qu’un symptôme de mes particularités autistiques. J’ai choisi de me servir de mes démons pour créer et partager. J’ai ainsi écrit “Les couleurs du vide”, témoignage de mon parcours de boulimique, mais je ne m’arrête pas là. Je suis en train de finaliser un album en tant qu’auteure compositrice et chanteuse, inspiré des difficultés de mon vécu. Je ne crois pas que j’aurais ainsi composé et créé sans avoir vécu ces moments difficiles. Il me tient à cœur de pourvoir soutenir d’autres personnes atteintes de troubles alimentaires. Sur les réseaux sociaux, il existe de nombreux groupes d’entraide sur lesquels je n’hésite pas à apporter mon réconfort.

“Quand on tombe dans cet engrenage, la culpabilité et la honte dominent”

Si j’ai autant cherché à cacher la boulimie, c’est par manque d’information. Je croyais être seule sur terre à subir ces comportements obsessionnels. Je crois qu’un minimum de prévention auprès des jeunes filles s’impose (et jeunes hommes, la boulimie touche des hommes, on n’en parle peu…). Si je possédais une baguette magique, je transformerais tous les mannequins sur les podiums en des personnes pulpeuses par exemple.
Quand j’ai compris que j’étais malade, je me suis orientée vers un CMP pour consulter. Je m‘apprêtais à franchir un grand pas, pleine d’espoir, mais morte de trouille. Au lieu de ça, je suis tombée sur un psychologue très froid, l’air hautain. Il m’a demandé de lui décrire ma dernière crise en détail. Je devais avoir 17 ans, j’avais déjà perdu toute confiance en moi, et sa demande m’a achevée. Je me suis faite violence, j’ai répondu à sa question, suite à quoi il n’a rien dit. Juste hoché la tête en pinçant les lèvres. Je me suis sentie encore plus monstrueuse ! Il m’a juste proposé de suivre des séances de psychothérapie. Séances qui se sont avérées inutiles, j’étais tétanisée, je ne savais pas quoi dire, et lui attendait silencieusement que je parle. J’ai vite cessé ces moments de torture. Ça n’a fait qu’aggraver l’image détestable que j’avais de moi-même. J’ai tout simplement cru que jamais je ne pourrai m’en sortir, que tout ça était de ma faute. C’est pourquoi j’aimerais alerter les autres victimes des troubles alimentaires sur l’importance du thérapeute que l’on choisit. Il ne faut pas hésiter à en changer, trouver la personne avec qui on se sent bien, la personne qui fait que vous pouvez échanger sans crainte.

Quand on tombe dans cet engrenage, la culpabilité et la honte dominent. Pourtant, j’ai commencé à sortir la tête de l’eau en acceptant ma boulimie, en comprenant que je n’y étais pour rien, que c’était tout simplement un mode de survie que j’avais trouvé toute seule. La thérapie permet de comprendre les choses et de trouver d’autres astuces pour s’en sortir. Il ne faut pas rester muet dans sa souffrance, mais en parler, sans crainte d’être jugé. D’où l’importance de l’entourage. Les proches aimeraient tellement aider. Souvent leur premier réflexe est de « secouer », comme s’il suffisait de se contrôler pour cesser de s’empiffrer. La boulimie est bien plus complexe. Je crois que les proches eux-mêmes doivent être accompagnés pour savoir comment réagir, au risque d’enfermer encore plus la personne dans la maladie. Encore une fois, aujourd’hui il existe de nombreux groupe d’entraides et de forum de discussions sur internet. A mon époque, ça ne se faisait pas encore. Une chose est sûre : ne pas juger, demeurer bienveillant et compréhensif sont nécessaires pour que la personne boulimique accepte du soutien et une prise en charge.

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Sources

Lucie Guiot est l’auteure des “Couleurs du vide” (éditions Sydney Laurent). Un livre dans lequel elle raconte son combat contre la boulimie vomitive, dans le but d’aider d’autres malades à trouver la voie de la guérison.

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