Grippe : les médecins non-vaccinés peuvent-ils vous contaminer ?

Alors que six régions françaises sont en phase pré-épidémique, le nombre de médecins non-vaccinés contre la grippe est alarmant. On fait le point sur les risques que cela implique pour les patients, avec le Dr Anne Christine Della Valle et le Dr Stéphane Gayet.

L’hiver dernier, seuls 35 % des professionnels de santé se sont fait vacciner contre la grippe, en France. Près des deux tiers ne l’étaient donc pas. Des chiffres qui ne semblent pas beaucoup évoluer cette année, malgré les incitations des établissements de santé.

“On atteint péniblement les 20 % de salariés qui ont retiré gratuitement leur vaccin dans notre pharmacie”, rapporte Béatrice Schmitt, directrice des ressources humaines de la polyclinique de Limoges, à nos confrères de France Bleu Limousin.

Les maisons de retraite comptent encore moins d’employés vaccinés : seuls 19 à 20 % d’entre eux ont reçu la fameuse piqûre, selon Stéphan Meyer, président de la Fédération des médecins coordonnateurs des EHPAD de Haute-Vienne. Pourtant, les personnes âgées sont aussi fragiles que les malades hospitalisés.

Seuls 35 % des soignants vaccinés : comment l'expliquer ?

Pour le Dr Anne Christine Della Valle, médecin généraliste à Rennes, le faible nombre de soignants vaccinés s’explique simplement : “de manière générale, les vaccinations non obligatoires sont peu suivies en France, quelle que soit la profession”.

Le Dr Stéphane Gayet, infectiologue hygiéniste au CHRU de Strasbourg, ajoute que de nombreux Français sont opposés à la vaccination grippale, y compris parmi les soignants. "Il y a une addition d'insouciance, de négligence, de conviction d'être non à risque et de position opposée à la vaccination grippale". Cette position se serait surtout constituée pendant la saison froide 2009-2010, alors que l'OMS annonçait une grande pandémie au virus grippal A H1N1, qui n'a finalement pas eu lieu.

Médecins non-vaccinés : quels risques pour les patients ?

Une personne non-vaccinée contre la grippe et immunocompétente (c'est-à-dire, qui possède un système immunitaire efficace), après avoir été contaminée par le virus grippal, va le plus souvent développer une grippe bénigne. Parfois, elle n'aura qu'une forme asymptomatique de l'infection - et ne saura donc même pas qu'elle a contracté le virus, explique l'infectiologue.

Il rappelle également la grande contagiosité de la grippe. "Les professionnels de santé, en raison de leur profession, ont un risque très élevé d'être contaminés, car ils côtoient un grand nombre de malades ainsi que leurs collègues. En cas de forme bénigne, ils sont contagieux par leur toux ; ils devraient porter un masque, mais ne le font pas toujours et même loin de là".

Les patients immunodéprimés peuvent contracter une grippe mortelle

Or, le personnel soignant cotoît quotidiennement des personnes dont le système immunitaire est affaibli. "Le risque pour les patients est maximal quand il s'agit de personnes fragiles (vieillards, femmes enceintes, malades chroniques...)", alerte l'expert. En effet, l'efficacité du vaccin est inférieure à 50 % chez ces sujets. S'ils sont contaminés, ils sont donc plus à risque de contracter une grippe sévère, voire mortelle.

"Au contraire, quand un professionnel de santé est vacciné, s'il est contaminé, il élimine très rapidement les virus et n'est donc en pratique pas contagieux", souligne le Dr Gayet. L'efficacité du vaccin est supérieure à 70 % chez les personnes en bonne santé.

Le Dr Della Valle précise néanmoins que "la grippe empêche bien souvent de travailler”. Autrement dit, si les professionnels de santé attrapent la grippe, il y a plus de chances qu’ils restent alités, plutôt qu’ils viennent travailler au contact des patients.

La doctoresse précise que “la vaccination est néanmoins recommandée pour tous les professionnels ayant des contacts inter-humains”. D’autant que la grippe est déjà contagieuse pendant sa période d’incubation, alors mêmes que les personnes concernées ne sont pas encore au courant qu’elles sont malades - et donc, continuent d’aller travailler.

Le gouvernement peut-il rendre le vaccin obligatoire pour les soignants ?

En prenant en compte les 650 000 infirmiers en exercice, les 300 000 médecins, ainsi que les aides-soignants, sages-femmes, kinésithérapeutes... On peut grossièrement estimer qu'il y a environ 1,5 million de soignants en France. Si 65 % d'entre eux n'est pas vacciné, cela revient à 975 000 soignants non-vaccinés pendant la saison grippale.

"En arrondissant de façon très schématique, cela fait de l'ordre d'un million de soignants potentiellement disséminateurs du virus grippal au cours de la saison, du fait de leur non-vaccination", estime le Dr Gayet. "On peut estimer qu'environ 25 % de ces professionnels de soins non vaccinés vont être réellement infectés par le virus, soit 250 000 soignants".

Si l'on admet qu'une personne infectée peut contaminer efficacement entre cinq et sept autres personnes, "on peut se hasarder à estimer que ces soignants [...] peuvent être à l'origine de la contamination d'un à deux millions de personnes côtoyées au cours de leur exercice professionnel".

Vaccin obligatoire : une idée intéressante, mais difficile à mettre en place

Au micro de France Bleu Limousin, Béatrice Schmitt estime que “c’est au gouvernement d’agir, en obligeant les personnels soignants à se faire vacciner”. Mais pour le Dr Della Valle, cette solution semble complexe à mettre en œuvre.

“Il est difficile de rendre la vaccination obligatoire pour une catégorie de la population seulement, alors qu’elle est seulement recommandée et qu’aucune étude n’a prouvé de retentissement significatif de cette absence de vaccination chez les professionnels de santé à ce jour”, explique-t-elle. “Un commerçant, un coiffeur ou une esthéticienne grippés peuvent tout aussi bien transmettre le virus”.

Le Dr Gayet rappelle que la vaccination obligatoire fait actuellement l'objet d'une réflexion. Pour lui, "ce serait une idée intéressante, et même utile". Nénamoins, celle-ci pose beaucoup de questions : "Comment serait-elle reçue ? Quelles sanctions pour les contrevenants ? Qui va financer ces vaccins ? Faudrait-il faire une différence entre les professionnels de soins qui travaillent auprès de personnes à risque, et les autres ?"

Il reconnaît également les difficultés d'application d'une telle mesure. "Étant donné l'opposition de beaucoup de professionnels de soins à la vaccination grippale pour eux-mêmes, il faudrait s'attendre à des refus, des recours, des faux certificats…" L'infectiologue estime que nombre de soignants pourraient imputer au vaccin grippal des effets secondaires qui, en réalité, ne lui seraient pas dus.

Enfin, il rappelle que les professions de santé et les établissements de santé sont actuellement sous tension, et qu'il serait donc délicat de leur imposer cette mesure.

Virus influenza H1N1

Virus influenza H1N1© Creative Commons

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Source(s):

Limousin : les personnels soignants réticents à se faire vacciner contre la grippe, 7 janvier 2020, France Bleu Limousin. 

Merci au Dr Anne Christine Della Valle, médecin généraliste, et au Dr Stéphane Gayet, infectiologue hygiéniste au CHRU de Strasbourg. 

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