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Les autorités françaises assurent que notre système de santé est prêt à faire face à l’épidémie du Covid-19. Elles mettent entre autres en avant les mesures prises et les 200 millions de masques commandés pour protéger les professionnels de santé du coronavirus. Mais pour le Dr Elsa Benitah, médecin généraliste au Kremlin-Bicêtre, le gouvernement ne fait pas le nécessaire face à cette maladie.

Ainsi, pour la première fois, elle prend la parole dans les médias. Elle dénonce le manque de moyens criant et la solitude des médecins généralistes face à la maladie

Que pensez-vous de la gestion de l’épidémie de coronavirus SRAS Cov 2 par les autorités ?

Dr Elsa Benitah : les autorités veulent faire croire que nous sommes prêts, mais ce n’est pas le cas du tout. Les généralistes sont démunis. Nous n’avons par exemple pas de moyens de protection alors que nous en réclamons depuis plus de 10 jours.

Le ministère vient d’assurer que des millions de masques chirurgicaux ont été commandés. Pourtant, il est parfaitement connu que ces modèles ne sont pas adaptés aux médecins. Ils sont utiles que pour les malades. Les recommandations pour le personnel soignant sont, en effet, de porter des masques FFP2 face aux malades suspects.

J’ai personnellement réussi à en acheter un paquet de 20, à 6 euros le masque. Mais leur durée de vie est d'environ 3 heures. Ce n’est pas adapté à une situation d’épidémie.

Autre problème pour nous généralistes : le coronavirus se manifeste dans 80% des cas par une fièvre, une toux... exactement comme la grippe. Or, nous n’avons aucun moyen de dépistage rapide. On se retrouve donc avec des patients qui attendent pendant des heures dans notre salle d’attente. Pendant cette période, ils peuvent transmettre le virus au médecin ou aux patients suivants. Et nous avons actuellement aucun moyen de l'empêcher.

Il y a également un flagrant problème de communication. Le 28 février dernier, la situation a changé. Nous sommes passés en stade 2 de l'épidémie. Pourtant, nous n’avons reçu aucune nouvelle recommandation. Les consignes sont toujours celles données à l’époque où il y avait 18 cas en France.

Je n’ai jamais eu de soucis avec l’exercice de ma profession, mais aujourd’hui, face au manque de moyens et d’aides, je suis inquiète. J’ai l’impression que nous sommes envoyés dans la bataille comme des pions qui peuvent tomber.

Avez-vous été personnellement confronté à une suspicion de cas de coronavirus ?

Dr Elsa Benitah : je travaille dans un SAMI (Service d'Accueil Médical Initial), un centre médical régulé par le SAMU, le soir de 20h à minuit. Il y a deux semaines, j’ai reçu une dame qui venait de passer deux heures dans la salle d’attente. Elle m’explique alors qu’elle a de la fièvre, une toux… et qu’elle a récemment voyagé en Chine.

Immédiatement, j’ai appelé le 15. Comme elle habite seule, ils l’ont autorisée à rentrer chez elle en attendant qu’une ambulance vienne la prendre à 6 heures du matin le lendemain pour l’emmener à la Pitié Salpêtrière pour être dépisté.

Après son départ, j'ai rappelé le SAMU pour savoir ce que je devais faire de mon côté. Le médecin du 15 m’a alors conseillé de fermer le centre et de ne pas rentrer chez moi si j’ai des enfants. J’ai donc préféré prendre un hôtel.

Le lendemain à midi, je n’avais toujours pas les résultats. J’ai donc contacté l’infectiologue de la Pitié. Elle m’a conseillée de porter un masque dans la rue et d’éviter les contacts. Les résultats sont finalement arrivés à 14h : la patiente n’avait pas le coronavirus. Mais cela montre que nous, les médecins généralistes, nous sommes confrontés directement à des cas sans aucun matériel et sans protocole à suivre.

Cela me donne l’impression que les autorités sont totalement désorganisées. Aujourd’hui, nous arrivons à une période d’épidémie. Et nous allons devoir prendre en charge des malades comme pour une grippe alors qu’on sait que ce virus peut avoir des formes graves, voire mortelles.

Avez-vous rencontré des difficultés similaires lors de précédentes épidémies ?

Dr Elsa Benitah : Au moment de la grippe H1N1, j’étais interne à l'hôpital, mais ma mère était médecin généraliste. Elle m’a confirmé qu’elle avait reçu des kits avec des masques et de blouses assez rapidement. De mon côté, j’avais été réquisitionnée pour faire les vaccins.

Aujourd’hui, je n’ai reçu aucun matériel alors que normalement, l'État nous approvisionne en cas d’épidémie. Roselyne Bachelot, ministre de la Santé à l’époque de la grippe H1N1, avait commandé trop de matériels. Mais dans ce cas précis, mieux vaut trop que pas assez.

Afin de suivre les recommandations données face à un cas suspect, j’ai commandé des surblouses à usage unique sur Amazon, car il y en avait plus en France. Je les recevrai dans une semaine. 7 jours, c’est long quand on est dans un cabinet qui reçoit environ 40 patients quotidiennement.

Pour vous, d'où vient cette désorganisation ?

Dr Elsa Benitah : Nous avons un très bon système de santé en France. À mon avis, les politiques pensent qu’il n’y a donc pas besoin de se préparer. Mais cela n’a rien à voir. Avoir des bons professionnels de vous ne protège pas d’une épidémie.

Les autres pays ont pris des mesures intéressantes en réponse à l’épidémie. Au Royaume-Uni, il y a par exemple des “Drive Test”. Les gens peuvent y faire leur dépistage sans avoir à se rendre dans un cabinet ou un hôpital. La France doit être capable de mettre en place ce type de mesure qui réduit les risques de contamination. En Israël, ils utilisent la vidéo pour éviter de rentrer dans la chambre du patient.

Comment gérez-vous cette épidémie dans votre cabinet ?

Dr Elsa Benitah : Je dis à mes patients "ne venez pas sans rendez-vous s’il n’y a pas d’urgence". Toutefois, comme les informations à la télé se veulent très rassurantes, ils ne le comprennent pas tous et viennent.

J’ai aussi proposé à mes patients ayant un rendez-vous demain de les voir en téléconsultation pour éviter de les faire venir à ma salle d’attente. Mais je ne peux pas faire ça pour tout le monde. Certains cas ne le permettent pas. Notamment ceux qui ont de la fièvre et de la toux… les symptômes du coronavirus.

Aujourd’hui quand je vais au cabinet, j’ai l’impression d’y aller pour rien. Je ne peux pas protéger mes patients d’une contamination, je ne peux pas faire de diagnostic en l’absence de test de dépistage rapide et je ne peux pas les traiter.

Je me pose la question : "est-ce que je ferme le cabinet ?" Est-ce que je prends le risque de voir mon cabinet devenir un foyer du coronavirus, de le ramener chez moi puis de contaminer mon mari asthmatique et mon fils. Je ne sais pas quelle est la meilleure attitude, mais c’est une vraie question que je me pose.

Et je ne suis pas la seule. Je suis dans un groupe WhatsApp de médecins. Mes collègues sont tout aussi choqués et inquiets face à la prise en charge de l’épidémie en France.

> Un expert santé à votre écoute !

Sources

Merci au Dr Elisa Benitah

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