Confinés avec une tumeur: la survie des Haïtiens atteints d'un cancer en péril

Melchior, 31 ans, a été privé de l'opération en urgence destinée à retirer sa tumeur cérébrale. Les suspensions de liaisons aériennes, pour contrer la pandémie du nouveau coronavirus, menacent sa vie et celles de milliers de Haïtiens traités contre le cancer à l'étranger faute de structures disponibles dans leur pays.
Confinés avec une tumeur: la survie des Haïtiens atteints d'un cancer en péril

Melchior, 31 ans, a été privé de l'opération en urgence destinée à retirer sa tumeur cérébrale. Les suspensions de liaisons aériennes, pour contrer la pandémie du nouveau coronavirus, menacent sa vie et celles de milliers de Haïtiens traités contre le cancer à l'étranger faute de structures disponibles dans leur pays.

Tout est allé très vite pour le jeune homme, qui préfère garder l'anonymat. Début mars, souffrant de maux de tête, il va consulter un premier médecin. Plusieurs jours et une IRM plus tard, le verdict tombe: tumeur de l'hypophyse.

En établissant ce diagnostic, les neurologues haïtiens lui ont aussitôt annoncé que "les hôpitaux en Haïti ne possédaient pas les équipements nécessaires pour faire ce genre d'opération".

"J'avais payé mes billets pour Cuba mais, la veille de mon départ, le président (haïtien Jovenel Moïse) a dit qu'il fallait fermer les frontières, fermer les aéroports à cause de la pandémie", raconte Melchior à l'AFP, par téléphone.

Le 19 mars, avec la détection des deux premiers cas de nouveau coronavirus en Haïti, le chef de l'Etat a décrété l'arrêt de tout transport de passagers depuis les aéroports du pays.

- Hôpital fermé -

Pour espérer bénéficier d'un voyage exceptionnel, Melchior doit alors présenter une attestation de l'hôpital cubain prêt à procéder à son opération. Un nouvel obstacle, directement lié à la gestion mondiale de la pandémie, se dresse devant lui.

"J'ai recontacté l'hôpital que j'avais appelé à Cuba: ils m'ont dit qu'ils étaient fermés, que l'Etat cubain leur avait ordonné de fermer leurs portes parce que leurs médecins s'étaient rendus en Europe pour pouvoir aider les pays frappés par la pandémie", ajoute le jeune homme, riant devant l'ironie de sa situation.

Cette focalisation mondiale sur la problématique du Covid-19 inquiète les professionnels de santé en Haïti.

"Maintenant tout tourne autour du coronavirus alors que les autres pathologies sont toujours bel et bien présentes", relève le docteur Pascale Yola.

- Survie d'enfants "hypothéquée" -

Etre diagnostiqué d'un cancer a toujours été difficile en Haïti car les structures de santé sont insuffisantes sinon inexistantes. Alors que 35% de la population a moins de quinze ans, Haïti ne compte qu'un service d'oncologie pédiatrique, équipé de seulement dix-sept lits.

"La survie de ces enfants est vraiment hypothéquée maintenant avec cette épidémie", alerte le docteur Yola, cheffe de ce service situé à Port-au-Prince.

Aucune radiothérapie n'est possible en Haïti. Les jeunes patients qu'elle suit ont toujours été envoyés en République dominicaine voisine pour ce traitement.

"Nous avons aujourd'hui trois enfants sur liste d'attente: quand ils ont déclaré les premiers cas de coronavirus en République dominicaine, on a dû annuler ces voyages pour ne pas exposer ces enfants au virus, ce qui pourrait leur être fatal, comme pour tout le monde", le médecin.

Même des soins prodigués à ses patients en Haïti sont suspendus car les dons de sang, déjà insuffisants en temps normal, se raréfient avec l'arrivée de l'épidémie sur le territoire.

"Nous avons dû surseoir aux chirurgies dont les enfants devaient bénéficier pour le contrôle local de leur pathologie cancéreuse", déplore l'oncologue.

Et "les patients adultes qui sont maintenant en Haïti ne pourront pas continuer leur traitement, c'est un problème majeur: la maladie va progresser et ils vont mourir, sans même une amélioration de leur qualité de vie", soupire-t-elle désemparée.

Aidé de ses proches, Melchior a essayé de mobiliser l'attention des autorités haïtiennes sur son sort, des démarches administratives encore vaines qu'il a aujourd'hui limitées pour préserver sa santé fragile.

"J'étais obligé de sortir presque chaque jour", raconte le jeune homme. "Et cela alors que la propagation du virus était bien en Haïti: je devais me protéger, essayer de limiter mes sorties".

S'avouant révolté et impuissant devant ces obstacles, le trentenaire souffre de douloureuses migraines au quotidien et il a maintenant perdu l'usage de son oeil gauche.

"Heureusement, je suis entouré de gens formidables qui ne peuvent pas me soigner d'une tumeur mais qui me soignent le moral", confie Melchior.

avec
Publié le Vendredi 27 Mars 2020 : 22h02