Patrizia Paterlini-Bréchot, chercheuse en biologie : "40 % des cancers sont diagnostiqués à un stade où les métastases sont déjà formées"

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Patrizia Paterlini-Bréchot, chercheuse en biologie cellulaire à l’Université Paris-Descartes, a passé les 25 dernières années de sa vie à combattre le cancer. Grâce la méthode de détection qu’elle a mise au point, la lutte contre ce fléau a franchi une nouvelle étape. En début d’année, elle racontait son engagement dans un livre. Entretien.

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Medisite : Vous avez mis au point le test ISET* (Isolation by SizE of Tumor Cells), un test sanguin capable de diagnostiquer l’invasion tumorale avant même que les métastases ne se développent. Comment ça marche concrètement ?

L’examen est simple et réalisable avec 10 millilitres de sang. Il s’agit d’une méthode capable d’isoler et de révéler la présence de cellules cancéreuses circulantes. Les malades meurent en réalité des métastases qui touchent les organes. D’où la nécessité de détecter en amont les cellules cancéreuses circulantes à l’origine des métastases, avant que le cancer invasif ne soit visible sur l’imagerie médicale. Car quand un cancer invasif est visible sur l’imagerie, c’est bien souvent trop tard. Le test coûte 486 euros et n’est pas remboursé. J’espère qu’il aura vocation à l’être, mais ça ne se fait pas d’un claquement de doigts. 486 euros c’est cher mais c’est exceptionnellement bas par rapport aux autres tests de ce type. Un test américain du même style coûte 1200 dollars, et donne des faux positifs et des faux négatifs. Pour le moment, le test s’adresse à ceux qui ont un cancer déjà diagnostiqué. Les hôpitaux commencent à s’y intéresser et en juin 2016, nous avons rencontré la haute autorité de la santé.

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Medisite : Donc il s’agit de prévenir le cancer plutôt que le guérir ?

Tout l’enjeu pour combattre le cancer concerne le stade d’avancement au moment où il est détecté. 40 % des cancers sont diagnostiqués à un stade où les métastases sont déjà formées. Grâce à ISET, ce ratio pourrait chuter. Et donc le taux de cancers mortels également. Le diagnostic précoce est l’élément clef de la guérison. Dans l’histoire des grandes victoires de la médecine il fut bien souvent à l’origine des avancées, comme pour le diabète par exemple. Mon livre s’appelle certes Tuer le Cancer (paru début 2017 chez Stock), mais dans le monde de l’édition, c’est l’éditeur qui choisit le titre et la couverture. Ce titre permet d’exprimer mon rêve, et la mission de ma vie. Je suis en réalité beaucoup plus mesurée. Un scientifique s’exprime différemment.

Medisite : Malheureusement, la technologie ISET ne permet pas encore de déterminer quel organe est touché…

Pour son utilisation chez les sujets sans cancer, dans le but de détecter précocement les cancers invasifs, le test ISET doit être complété pour connaître l’organe d’origine des cellules cancéreuses circulantes et faire l’objet de validations larges. C’est l’objectif de demain.
Ainsi, après un test ISET positif, des examens d’imagerie médicale ciblés sur l’organe concerné seront ensuite nécessaires pour détecter la tumeur. Actuellement, si un sujet sans cancer souhaite faire le test et si le test est positif, il faut chercher le cancer selon les prédispositions et antécédents du patient. On commencera par exemple par le sein pour une femme, ou les poumons pour un fumeur. Franchir la ligne d’arrivée dépendra de l’argent dont on disposera pour ces développements**. La diffusion d’un tel test, une fois complété, demande également une volonté politique. Pour que la mammographie soit offerte à toute la population, il a fallu des décennies. Mais le monde est aujourd’hui différent, les choses peuvent aller plus vite.

Medisite : Développer une telle méthode a été le fruit de beaucoup de tâtonnements ?

A l’époque les chercheurs n’arrivaient pas à isoler et à diagnostiquer ces cellules rarissimes. On a d’abord développé la méthode moléculaire, pour finalement repartir de zéro en 1995. On a alors pris le parti de développer nous-mêmes notre propre méthode, en empruntant une piste jamais prise : isoler les cellules sur la base de leur taille. On a mis cette technique à disposition des chercheurs, qui ont validé la méthode alors qu’ils étaient libres de publier des résultats négatifs. Ensuite, l’équipe du professeur Paul Hofman, à Nice, a mené une étude qui a duré 6 ans sur des fumeurs avec bronchopathie à risque de développer un cancer du poumon . Il m’appelle “on a trouvé par ISET des cellules tumorales alors que rien n’est visible par imagerie”. Il avait réussi à diagnostiquer par ISET le cancer avant l’imagerie. L’étude a été publiée en septembre 2014 alors que, quelques mois plus tôt, le New York Times écrivait que aucune méthode basée sur une prise de sang, n’avait jamais été capable de détecter le cancer avant l’imagerie.

Medisite : Est-ce un événement particulier qui vous a poussée à vous spécialiser sur le cancer ?

J’ai toujours eu un intérêt pour le cancer. Une certaine rébellion à l’idée de la mort prématurée et de la souffrance que cette maladie engendre. Je n’ai pas spécialement été confrontée à cette maladie dans mon histoire personnelle. C’est venu naturellement, après mes études de médecine. L’élément déclencheur, ce fut sûrement lorsque, jeune interne, je me suis retrouvée responsable d’une salle en Italie. Parmi mes patients, un est mort en quelques jours. Son père avait eu un cancer et en était mort quelques mois plus tôt. Il s’est retrouvé avec les mêmes symptômes, ce qui l’a littéralement paniqué. Voyant qu’il avait les mêmes symptômes, il s’était auto-diagnostiqué et était terrifié. Cet épisode m’a bouleversé. J’en étais arrivée à un point ou soit je quittais la médecine, soit je continuais avec un but précis : lutter contre le cancer. A la suite de quoi je suis venue à Paris.

Medisite : Et à titre personnel, vous touchez de l’argent dès qu’un test est acheté, sur le même système que les droits d’auteurs dans l’industrie musicale ?

Non, ce n’est pas le cas. Tout d’abord, tous mes droits d’auteur du livre sont dévolus à la recherche académique. Je suis employée publique et les brevets des chercheurs appartiennent aux structures dont ils dépendent. Dans mon cas, ils appartiennent à l’Université Paris-Descartes, à l’AP-HP et à l’Inserm. Les chercheurs inventeurs sont encouragés à fonder une société car dans ce cas c’est celle-ci qui paye les frais importants de propriété intellectuelle et aussi des royalties aux Institutions propriétaires des brevets. C’est un système vertueux pour nos Institutions. En gros, notre compagnie a la licence exclusive des brevets ISET et paye les frais de ces brevets et les redevances des ventes aux Institutions publiques. Au début, c’est aux fondateurs de la compagnie d’aller à la pêche aux investisseurs pour payer les frais et développer l’invention, ce qui n’est pas notre métier à la base. On ne connaît rien aux affaires, ce n’est pas notre monde. Mais si on ne le fait pas, il n’y a pas la possibilité que nos inventions arrivent au public.

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